Les Français qui font la F1 : Julien Fébreau, la voix de la F1

Pour tous les passionnés de Formule 1 francophones, le nom de Julien Fébreau évoque forcément une émotion, un Grand Prix en particulier ou même un accrochage entre deux pilotes. Turn One a eu l’opportunité de s’entretenir avec la voix française de la Formule 1. Accrochez-vous, et rendez-vous au premier virage… ou au Turn One !

Entretien réalisé la veille du Grand Prix d’Espagne 2019

Turn One : Bonjour Julien ! Pour commencer, remontons à une époque où j’étais encore bien jeune… Avant de commenter sur Canal, vous étiez sur RMC : quelle est la plus grosse différence entre le commentaire radio et télé, et quelle est votre préférence ?

J. F. : Effectivement j’ai commencé à la radio, sur RMC. Ce qui était très intéressant c’est que tout passe par la voix, il faut réussir à rendre visuel quelque chose qui ne l’est pas pour l’auditeur. Même si beaucoup nous disaient qu’ils coupaient le son de la télé pour mettre celui de la radio, on s’adressait quand même à des gens qui n’étaient pas supposés avoir l’image en même temps. Donc il fallait imager au maximum ce qu’il se passait, il fallait leur donner un imaginaire et donner une description des scènes la plus pertinente possible, pour que les gens, tout de suite, aient l’image que nous, nous avions sur le circuit, sous les yeux. C’était un exercice vraiment intéressant, puis à la radio tu ne peux pas laisser de blancs, il fallait tout le temps être au micro, alors qu’à la télé on peut laisser parler l’image. On se répartissait les rôles entre Alexandre Delpérier et Patrick Tambay, et moi qui était sur place. Il fallait un rythme très soutenu et un côté imagé donc. Tout passe par la voix : tes intonations, ton rythme… Tout ça compte énormément. Dire ce que je préfère, c’est compliqué, parce que ce sont deux façons de faire très différentes, en télévision tu t’appuies vraiment sur ton image, tu évites de la raconter puisqu’elle parle d’elle-même, donc tu l’accompagnes, ce qui est assez différent. Puis l’outil télé est gros, avec beaucoup de monde autour, c’est une grosse machinerie, donc quand tu sais jouer avec ça c’est très plaisant aussi. En radio j’étais isolé, je partais tout seul et mes camarades étaient à Paris… Donc c’est très difficile de comparer, j’aime les deux mais ils ne sont pas aussi proches qu’on le croit. Quand j’ai commencé avec Canal en 2013, je pensais que je n’allais avoir que du commentaire radio à faire, et en fait pas du tout ! Au début je parlais trop, je décrivais trop alors que l’image se suffisait. J’ai appris à jouer avec l’image, à l’accompagner plus qu’à vouloir la couvrir.

En parlant de la télé, il y a une critique qui revient souvent comme quoi la F1 serait moins intéressante aujourd’hui. Ce n’est pas difficile de commenter toute une course d’une heure et demie, où il peut ne pas se passer grand chose ?

Je pense que c’est comme dans tous les sports. Il y a des matchs de football qui ne sont pas passionnants alors qu’ils étaient attendus, d’autres qu’on imaginait être ennuyeux et qui, pour des tas de raisons, deviennent des supers matchs… Dans tous les sports c’est comme ça. Il y a des Grand Prix qui sont plus difficiles à commenter que d’autres. Maintenant, dire que la F1 est moins intéressante aujourd’hui, c’est une question de point de vue. Si c’est simplement parce qu’il y a moins de dépassements, il ne faut pas croire que dans les années 80 ou 70 ça dépassait plus, c’est pas vrai. Maintenant est-ce que la seule attractivité d’un Grand Prix sont les dépassements ? Pas forcément. Il y a des Grand Prix très stratégiques avec peu de dépassements, et ça rend la course intéressante. Quand un pilote au milieu de peloton décide de s’arrêter et oblige tous ceux devant lui à s’arrêter en cascade, ça amène un élément intéressant à suivre. Après, c’est à moi de bien faire mon travail ! Je dois aller chercher les gens, les captiver sur autre chose qu’un simple duel ou dépassement, je dois leur donner la bonne info pour leur faire comprendre que même si ce n’est pas très visuel, il se passe ça en coulisse, à tel endroit, telle écurie va peut-être changer de stratégie, tel pilote n’était pas bon le vendredi, que va-t-il se passer ? C’est à moi de trouver des points d’ancrage pour animer la course. Mais après, je ne peux pas inventer l’histoire quand il n’y en a pas, il faut accepter que sur une saison de 21 Grand Prix il y ait des courses moins intéressantes que d’autres.

S’il n’y avait pas de Grand Prix inintéressants, on savourerait moins les passionnants !

Oui, exactement ! Puis on ne peut jamais savoir. Des fois tous les éléments sont réunis et finalement, ça n’aboutit pas, comme Bakou par exemple. Demain, sur le papier, ça ne semble pas être une course ultra passionnante qui se présage parce que Mercedes a un avantage important, mais qui sait ce qu’il va se passer ? Il ne faut jamais vouloir écrire l’histoire avant qu’elle ne se produise, il ne faut jamais vouloir faire plus que ce que l’histoire nous offre car ce serait tricher, mais il faut être prêt à s’appuyer sur tous les éléments que l’on a à notre disposition, et nous, commentateurs, devons donner les bonnes clés aux abonnés.

En parlant d’être prêt au bon moment : quand il se passe un événement incroyable, y a-t-il une pression supplémentaire ? On est à Barcelone, je pense à 2016 quand les deux Mercedes s’accrochent dans le quatrième virage par exemple…

Alors ce n’est pas une pression supplémentaire car on est prêts, mais c’est une excitation supplémentaire. C’est du live, on est habitués, donc du moment qu’on a bien préparé le Grand Prix, qu’on est en place, en forme, qu’on a bien dormi la veille, on est attentifs à ce qu’il se passe, on est vifs et prêts à sauter sur ce que l’action va nous offrir. Donc on aime ça, être en direct et le prendre en pleine face pour le retranscrire aux gens. Mais c’est une excitation supplémentaire, et il faut se laisser porter par l’événement. Par rapport à l’accrochage des Mercedes, à cet instant je deviens spectateur même si je raconte en même temps, et c’est tellement incroyable que je ne peux que m’enflammer ! Mais ça vient instantanément. Il faut juste contrôler son émotion quand même, accepter de la prendre en pleine face. Si je me dis « whoua c’est un truc énorme », à l’antenne je vais dire « whoua c’est un truc énorme ! ».

Être commentateur, c’est être objectif, bien évidemment. Mais avez-vous quand même une équipe ou un pilote que vous regardez d’un œil différent ?

Non, je m’intéresse à toutes les équipes de la même manière. Bien sûr, on voit certaines équipes plus que d’autres car elles sont sur le devant de la scène, c’est évident que l’on entende plus parler de Mercedes et Ferrari que de Williams, c’est logique. Mais pour le coup, je n’ai aucune préférence : je souhaite juste de la bataille entre les écuries. Quelque soit le champion, le vainqueur, ça n’a aucune importance à mes yeux, du moment que la course a été belle. J’étais supporter de Schumacher quand j’étais jeune, mais honnêtement depuis que je travaille c’est impossible, on s’intéresse à tout le monde : j’ai autant envie de savoir comment fait Hamilton, Vettel ou Ricciardo, comment se préparent-ils, comment travaillent-ils avec leur équipe, quels sont leurs trucs pour réussir… Je n’ai pas à avoir de favoris, mais naturellement je n’en ai pas. Je veux juste voir les meilleurs pilotes, dans les meilleures conditions, et que ce soit disputé. Après, les passionnés d’un pilote vont toujours penser qu’on préfère untel le jour où ils entendent une critique, mais c’est normal : la passion et le fanatisme amènent au fait qu’on n’est pas objectifs et c’est normal, je l’accepte tout à fait. Mais il n’y a pas de parti prit dans mon commentaire. Après, un commentaire n’est jamais 100% objectif, car on analyse une situation avec ses propres yeux, sa propre expérience : un autre commentateur ne répétera pas une situation identique comme moi, car il attrapera un autre élément en premier, la façon de commenter n’est jamais la même selon le commentateur.

En plus d’être commentateur, vous êtes pilote de rallycross. Comment mélange-t-on ces deux vies ?

On ne les mélange pas ! Ce sont deux choses différentes, mais qui se complètent. Le travail de journaliste et de commentateur, c’est mon métier, ma passion. Le rallycross est une autre passion, mais… Je n’ai pas envie de dire un loisir, mais c’est plus personnel, et je le fais de manière non-professionnelle. Le commentaire, c’est ma profession, c’est là où je suis censé être le meilleur possible. Le rallycross, bien sûr que j’essaye d’être le meilleur possible, mais je ne suis pas pilote automobile, je suis gentleman driver. Je le fais avec autant d’assiduité, d’engagement et de volonté de bien faire, mais on me pardonnera plus de ne pas être devant en rallycross, alors qu’on ne me pardonnera pas si je fais un mauvais commentaire, c’est mon métier et on attend de moi que je sois au top. Je sais trop ce que c’est qu’être un pilote pour ne pas me considérer comme tel, pour les côtoyer depuis longtemps, mais par contre c’est complémentaire. Cela m’aide à ressentir des choses, à vivre des émotions qui me servent dans mon commentaire quand j’essaye de traduire l’émotion d’un pilote lors d’une victoire ou d’une déception. À mon échelle je vis des satisfactions et des déceptions, et je peux mieux ressentir ce qu’un pilote vit, même si évidemment c’est incomparable. Ce sont deux univers différents, deux niveaux de performance qui n’ont rien à voir.

Dans les autres activités, en plus du commentaire, vous avez doublé pour le dernier jeu de F1. Que retenez-vous de cette expérience ?

Oui, ça fait deux ans que je fais la voix française du jeu Formula 1©. Je l’ai fait pour l’édition 2018, et la 2019 qui sort fin juin. C’est une super expérience, c’est très agréable d’avoir été choisi, et qu’on ait envie que ma voix soit associée au jeu, c’est flatteur et j’ai pris beaucoup de plaisir à le faire. On n’imagine pas comment c’est fait, c’est beaucoup d’heures d’enregistrement, on couvre tous les cas de figure possibles, tous les pilotes champions du monde, tous les teams, tous les scénarios, abandons, victoires… On enregistre énormément de phrases, et il faut y mettre la même passion à chaque fois. Et garder la petite touche qui me caractérise, mon enthousiasme, ma passion, mes phrases clés comme le « rendez-vous au premier virage »… C’est passionnant de travailler en studio avec les gens qui font ce jeu, et aujourd’hui il est tellement poussé et réaliste que j’y met autant d’intensité que dans un commentaire de course réel, pour que ça colle le plus possible au jeu. Celui qui joue est immergé, et si ma voix peut apporter un petit truc en plus c’est super !

Et ça a été très bien reçu par les joueurs ! Pour en revenir au Grand Prix, comment prépare-t-on le commentaire d’un week-end ?

C’est un petit peu comme à l’école, c’est du contrôle continu. La F1 ne s’arrête jamais, que ce soit une semaine de Grand Prix ou pas il y a toujours de l’actualité. Qu’elle soit sportive, technique, politique… Il y a toujours un événement en F1. Il faut suivre l’actu quotidiennement, et rester en contact avec les gens de la F1 : c’est une chance d’avoir créé un réseau après 15 ans dans le milieu. Se tenir informé de ce qu’il se passe, appeler les gens régulièrement pour vérifier les infos, les comprendre car la F1 est très technique. Je ne suis pas ingénieur, s’ils veulent nous noyer sous une masse d’informations en une minute ils peuvent le faire sans problème, donc il faut aller vers eux avec une démarche intelligente, en leur disant « je ne suis pas ingénieur, un truc très technique est sorti, est-ce que vous pouvez m’expliquer les choses et la rendre plus accessible pour que je puisse la présenter aux abonnés ? ». Sans rentrer dans le détail, je dois savoir dire que le principe fondamental, c’est ça. Il faut rester en contact permanent avec la F1, et puis dès que j’arrive au circuit le jeudi jusqu’au dimanche, je passe beaucoup de temps dans le paddock, entre les séances, pour discuter et chercher l’info, pour arriver à l’antenne avec un maximum de « biscuits » pour pouvoir faire appel à ma mémoire et alimenter mon commentaire avec l’info. Mais c’est du continu en permanence, moi j’arrive avec des fiches pleines sur chaque écurie, car tous les jours je remplis mes fiches et je vérifie mes infos. Et après, on se laisse porter par le direct.

Pour terminer cet entretien, un petit mot pour les abonnés qui vous suivent sur les réseaux ?

La F1 est un sport extraordinaire, c’est d’une complexité incroyable et c’est pour ça qu’il faut s’y passionner. Il y a beaucoup d’humain, même si c’est un sport très technique, c’est avant tout une histoire d’hommes et de femmes qui forment les équipes, les pilotes, les techniciens, les mécaniciens… J’aime raconter ces histoires, cet aspect humain. C’est un cirque incroyable, qui fait le tour du monde en permanence, c’est un sport passionnant dans plein de domaines. Si le fait que les gens suivent la F1 peut créer de la passion, et bien c’est parfait, je suis là pour ça, pour partager ces moments avec les gens. J’ai la chance d’être sur place, c’est un privilège extraordinaire, et il faut dire aux gens « j’ai la chance d’être là, donc je vais vous retranscrire au mieux, avec le plus d’émotion tout ce qu’on vit sur place ». Donc si ça marche, tant mieux !

Merci beaucoup Julien, et bonne course demain !

Un très grand merci à Julien pour avoir accordé son temps à Turn One. Cet entretien n’étais absolument pas prévu : pour la petite anecdote, c’est Franck Montagny, interviewé quelques minutes plus tôt, qui a contacté Julien pour organiser cet entretien !

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2 réflexions sur « Les Français qui font la F1 : Julien Fébreau, la voix de la F1 »

  1. Bonjour Julien
    Suite a votre echange avec Jacques sur les numeros 7 et 13, quelques precisions d’un vieux passionne rennais.
    Le numero 7 etait le numero fetiche de Stirling Moss en F1 et plus tard celui du team Joest en endurance.
    Le numero 13 a ete utilise la premiere fois par Courage qui engageait alors son proto sous la marque Cougar.
    Bon GP Espagne
    Jean Luc Gautier

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